Charles Pépin: comment cultiver la joie (au travail)?

Charles Pépin, philosophe et écrivain, nous a récemment fait l'honneur de sa présence pour partager sa vision de la Joie.

Pour lui, la joie n'est pas le bonheur, elle est possible même quand le bonheur est dur à trouver, elle n'est pas ce que l'on croit, elle est autant une force de consentement à ce qui est qu'une force de changement.

Il a accepté de répondre à quelques question pour kwerk.  

Quelle est votre définition de la joie ?

La joie pour moi est une manière de consentir à la vie, de dire oui à la vie comme elle est. C’est ce qu'on appelle la joie de consentement, la joie de l’affirmation. Mais attention, elle n'est pas du tout incompatible avec la joie du combattant, de celui qui veut améliorer le monde et en faire quelque chose de mieux. Simplement ça n’est pas dans le même instant évidemment. Je crois qu'il est très important de comprendre que la joie de consentement peut conduire à la joie du combattant, que quand je suis capable de dire oui à la vie même quand elle est imparfaite, je me ressource, je me regonfle d'énergie, ce qui va me permettre d’aller de l'avant et d’améliorer les choses.

 
Quelle est la recette pour être plus joyeux ?

Alors je n'aime pas trop le mot recette parce que ça fait trop simple, mais j'accepte votre question !

Je dirais qu'il faut d'abord :
Ne pas se comparer aux autres et s'intéresser à soi
Ne pas trop idéaliser quelque chose de parfait parce que ça pourrait conduire à dévaloriser le réel, or la joie c'est toujours d’aimer le réel comme il est
Ne pas trop espérer d'amélioration, être capable de dire oui aux choses comme elles sont
Retrouver aussi son corps, la pleine présence à son corps, son corps comme réalité par laquelle nous habitons le monde
Et enfin bien sûr être curieux des autres car souvent la joie de l'autre me met en joie et souvent c'est en sortant de moi et en ouvrant à la joie de l'autre que je trouve la joie à l'intérieur

 
Vous avez parlé de la joie comme d’un remède au mal du temps en parlant du ressentiment.

D’abord il faut préciser que le ressentiment n’est pas la colère, l’énervement ou la tristesse. C’est ce qui arrive après, quand on s’est installé dans sa colère, installé dans sa tristesse et qu’on va avoir un rapport au monde tout entier gris, tout entier aigri, et c'est ça qui s'appelle le ressentiment. Eh bien le contrepoison c'est la joie ! Quand je retrouve la joie de vivre, quand j'aime la vie, quand j'aime manger, quand j'aime faire l'amour, quand j'aime le soleil, quand je retrouve cette joie simple, c'est le meilleur remède au ressentiment. C'est un point d'ancrage qui permet d'arrêter de se plaindre, d'arrêter d'être dévoré par un sentiment d'injustice et peu à peu reprendre pied pour in fine retrouver ce pouvoir d'affirmer la vie et de lui dire ce grand OUI dont parlait si bien Nietzsche.

 
Aujourd'hui on parle beaucoup de la perte de sens au travail, de la perte d'engagement et je pense que la joie peut être un remède. Comment retrouver de la joie au travail ?

La joie au travail est une question un peu différente. Je pense qu’il y a là un autre concept intéressant, c'est la joie de développer son talent, la joie de développer son talent au contact d'un métier. C'est très important parce qu'on s'aperçoit que dans le travail y a des contraintes, il y a de la pénibilité, mais tout ça est acceptable si on arrive à développer un talent. Donc je dirais que concernant la question du travail, on est moins dans une joie de consentement que dans une joie en un sens plus précis, qui est une joie très particulière qu'il y a à progresser, à affirmer son talent au contact d'un métier.

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